Dans cette période de pandémie…

À méditer, et s’il existait un autre Internet, respectueux de nos libertés ?

Extrait d’un entretien France – Info avec Maxime Guedj, co-auteur de « Déclic »

L’ancien start-uper Maxime Guedj et la journaliste Anne-Sophie Jacques proposent de s’engager sur une nouvelle voie. Ils expliquent de l’intérieur comment l’utopie des débuts a engendré des entreprises tentaculaires. Ils sont allés à la rencontre de celles et ceux qui (re)font d’Internet un bien commun, un outil d’émancipation et de liberté : logiciels libres, design éthique, protection de la vie privée, information

S’organiser autrement. Dans cette période de pandémie,

internet n’a jamais autant montré son bon coté de lien social. Qu’avez-vous envie de dire aux utilisateurs enthousiastes actuels ?

J’ai envie de leur dire qu’il y a le téléphone qui marche aussi très bien pour le lien social et surtout qu’internet est une technologie qui permet de connecter des machines ensemble :
Internet ce n’est pas Facebook ou Google ; de la même manière que les réseaux sociaux, ce n’est pas Facebook ou Twitter et la visioconférence ce n’est pas Skype ou Zoom.

Il est important de différencier l’outil et les applications qui vont autour. Par ailleurs, il faut avoir un souci du soin collectif. Par exemple, face à une information angoissante à propos du coronavirus, on va avoir tendance à la renvoyer à tout le monde.

Mais ne faudrait-il pas prendre un peu de recul ? Et si on tentait de ne partager qu’une seule chose par jour ? Préferiez-vous partager un lien vers les concerts proposés par l’Opéra de Paris par exemple ou bien un enième article anxiogène sur une situation à laquelle on ne peut rien et qui va à son tour angoisser les autres ? C’est comme si on diffusait des sortes de particules fines qui vont polluer notre mental collectif. Sans compter qu’il y a aussi la vraie pollution avec l’empreinte carbone des plateformes…

Dans votre livre, vous insistez sur le fait qu’internet est un bien commun qui a été confisqué par les Gafam, un bien à se réapproprier en passant par d’autres qu’eux.

Comme on le raconte dans le livre, un commun est une ressource mise à la disposition de tous, mais ça inclut aussi un mode de gouvernance élaboré par ses usagers afin de protéger et assurer la pérennité de ce commun dans le temps. La célèbre encyclopédie en ligne Wikipédia constitue à ce titre un exemple de réussite de commun numérique.

Les logiciels libres, de leur côté, assurent un certain nombre d’engagements quant à leur fabrication, comme l’agriculture bio vis à vis de l’agriculture industrielle. Chacun peut se les ré-approprier et les adapter à son propre usage, ou encore vérifier qu’ils ne font que ce qu’ils sont censés faire. Tout est transparent et cela pousse vers des modèles économiques plus sains qui favorisent l’émergence de compétences et richesses locales. Ce n’est pas gratuit et cela fonctionne le plus souvent à la contribution, par son propre temps ou bien financièrement au travers de donations.

Dans une hiérarchie, les chef monopolisent souvent l’information

Ce n’est pas un hasard si l’on utilise la métaphore la toile ~ ou web en anglais ~ pour décrire le réseau constitué de millions de site Internet. Nous avons délaissé une structure pyramidale ou arborescente pour une toile où les points peuvent tous communiquer entre eux, sans passer par le centre. En observant de près les toiles d’araignées, on s’aperçoit que chacune est unique : les unes se déroulent en spirale quand d’autres forment un dôme, et d’autres encore des enchevêtrements a priori aléatoire1. Ces schémas valent aussi pour le World Wide Web, formidable réseau qui bouscule les structures hiérarchisées et admet une autre façon de s’organiser.
Parmi elles, il en est une exemplaire : la structure de Wikipédia.

Repenser le pouvoir

Tout le monde connaît Wikipédia. Rares sont les personnes qui n’ont jamais consulté l’encyclopédie en ligne. Pour preuve de son succès, elle est aussi le cinquième site Internet le plus consulté au monde :

SiteDomaineAu 23 mars 2018TypePays
Googlegoogle.com1services et produits InternetÉtats-Unis
YouTubeyoutube.com2hébergement de vidéosÉtats-Unis
Facebookfacebook.com3réseautage socialÉtats-Unis
Baidubaidu.com4moteur de rechercheChine
Wikipediawikipedia.org5EncyclopédieÉtats-Unis
Sites Internet les plus consultés au monde

#accro

1) Un outil qui nous veut du bien

Nos objets numériques sont devenus des extensions physiques et digitales de nous-mêmes, accrochés à nos mains, à nos yeux. Si l’objectif initial était de nous rendre service, le but est aujourd’hui de devancer nos besoins. Ces outils smart nous font la grâce de leur présence, de moins en moins discrète, de plus en plus indispensable, lorsqu’ils comptent nos pas dans les escaliers, lorsqu’ils écrivent pour nous des mots ou des expressions prêtes à l’emploi, lorsqu’ils nous recommandes des vidéos, des infos, des produits, des personnes à suivre sur les réseau sociaux. Rien ne semble ralentir ce mouvement ; les voici maintenant incarnés dans une voix, personnifiés sous différents noms : Alexai, Google Assistantii, Siriiii.
Capable d’anticiper nos besoins, « la journée va vous sembler plus légère1 »

La machine poursuit sa course vers le progrès, chaque jour plus rapide, plus fluide, efficace. À l’ère de l’Homo connecticus, cette injonction de performance technologique a étendu son emprise sur nos vies… Si nous invitons ces mutations permanentes dans nos vies, c’est qu’elles nous promettent toujours plus de confort… À l’image de nos outils, il faut être disponible à tout moment, flexible, agile, multitâche, réactif. Autrement dit, être productif ~ sans oublier de rester positif2. Pour nous guider, nous avons à notre disposition une foule d’indicateurs, sous forme de notes, d’étoiles, de « J’aime », autant de signes rassurants et encourageant. Cette généralisation des systèmes de notation et de récompense systématise la quantification et la qualification de nos faits et gestes.

À mesure que le numérique occupe de plus en plus de place dans nos existences, nous devenus terriblement impatients. Fin juin 2019, le journal Le Monde publiait une enquête édifiante sur l’accélération du mode de vie liée au numérique : « Que ce soit pour s’informer, communiquer, consommer, etc., le nombre de stimuli cognitifs et sensoriels que nous recevons et émettons chaque jour ne cesse d’augmenter en fréquence et en intensité3
… L’étude, reprise par Le Monde, décrit une société d’individus qui « obtiennent beaucoup d’informations sur un sujet très rapidement, mais s’en désintéressent de plus en plus vite. »
Conséquence : le temps d’attention des personnes connectées serait maintenant de neuf secondes, pas loin de celui du poisson rouge4.

2) Attention, surchauffe

Lorsque nous sommes archi-sollicités, embarqués dans un flux qui semble s’accélérer, dire pause devient compliqué. Nous sommes bien souvent pris dans une course où les temps de respiration se font rares. Cette excitation permanente est largement encouragée par nos machines et leurs différentes applications. Pour y parvenir, ces dispositifs tentent souvent de manipuler la diffusion de dopamine, un neurotransmetteur lié au plaisir, à la motivation et à l’attention. Or, une sollicitation intense et répétée de ce mécanisme neuronal provoque des addictions1… Petit à petit, telle une drogue, la dose nécessaire pour être satisfait augmente. La sensation de satiété n’existe pas. Nous en voulons toujours d’avantage…

Dominique Boulier prend l’exemple du réseau social Twitter. À sa création, le bouton « retweeter », qui permet de partager des messages déjà publiés, n’existait pas. Cinq ans après son lancement, en , le bouton apparaît. À partir de là, constate le chercheur, on amplifie « la circulation de ces particules fines qui polluent l’univers mental ». Et même quand on déserte Facebook ou Twitter, la presse relaye les conversations ~ buzz ou clashs~ menées et dictées par ces réseaux…

L’astrophysicien Aurélien Barrau considère qu’il n’y a pas pire en matière de débat et d’échange d’idées… un trait psychologique entre en jeu : la peur de rater quelque chose. La sollicitation est parfois si forte qu’elle conduit à nourrir de l’anxiété, voire de l’agressivité.
Puisqu’ils jouent sur nos émotions, ces réseaux peuvent être anxiogènes. Certes, l’adrénaline suscitée provoque de l’enthousiasme, mais aussi de l’angoisse qui peut entraîner des formes de burn-out.


Notes fin de page

1 la journée va vous sembler plus légère 

2 sans oublier de rester positif

3 nombre de stimuli cognitifs et sensoriels

4 le temps d’attention des personnes connectées, pas loin de celui du poisson rouge

5 une sollicitation intense et répétée de ce mécanisme neuronal provoque des addictions

i Alexa est un service vocal basé dans le Cloud. Amazon traite et conserve les données audio, les interactions et d’autres données dans le Cloud afin de fournir et d’améliorer nos services.
Alexa vous permet d’effectuer des achats vocaux en utilisant vos paramètres de paiement et de livraison par défaut. Amazon Alexa

ii L’Assistant Google (Google Assistant en anglais) est un assistant personnel intelligent développé par Google et annoncé à la conférence Google I/O de mai 2016. voir wikipedia.

iii Siri est une application informatique de commande vocale qui comprend les instructions verbales données par les utilisateurs et répond à leurs requêtes. Développée par la société américaine Apple et qualifiée d’assistant personnel intelligent ; elle a été présentée à la presse le 4 octobre 2011. voir wikipedia

Voir Internet ou la révolution du partage (« La bataille du Libre » version « condensée »)

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